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La mare urbaine : un mètre carré d'eau, des centaines d'espèces

1/5/2026

Créer un biotope humide en ville — mare de moins de 10 m², noue enherbée, simple dépression inondable — c'est introduire dans le tissu urbain l'un des milieux les plus riches qui soit. Un geste modeste en surface, considérable en impact écologique.

Les mares ont quasiment disparu du paysage européen au cours du XXe siècle. En Suisse comme ailleurs, le drainage agricole, l'urbanisation et le comblement systématique des zones humides ont effacé des dizaines de milliers de ces milieux en quelques décennies. Pourtant, là où elles subsistent — ou là où on les recrée — les mares révèlent une capacité écologique hors du commun.

Ce que la recherche a mis en évidence ces dernières années est frappant : les petites mares urbaines, y compris celles de jardins privés, peuvent présenter une biodiversité aussi riche, voire supérieure, à celle de grands plans d'eau naturels — à condition d'être bien conçues et peu perturbées (Oertli & Parris, 2019 ; Hill et al., 2017). En milieu urbain, elles constituent souvent le seul habitat aquatique accessible à des espèces comme les amphibiens, les libellules, ou les coléoptères aquatiques, dont les populations sont en déclin marqué partout en Europe.

La ville de Genève l'a compris : portée par les recherches de l'HEPIA, une démarche de mise en réseau de mares urbaines — le pondscape — y est expérimentée depuis plusieurs années pour reconnecter les populations d'espèces aquatiques dans un tissu bâti dense (Vasco, Perrin & Oertli, 2024). Ce que ces travaux montrent, c'est que chaque mare compte. Même petite. Même en ville.

Pourquoi un biotope humide en ville ?

Les mares urbaines constituent l'un des milieux les mieux documentés en termes de biodiversité par unité de surface. Une étude portant sur 422 plans d'eau en Grande-Bretagne a montré que les petites mares — y compris celles situées en milieu urbain — hébergent une diversité d'espèces aquatiques comparable, voire supérieure, à celle des grands lacs et rivières environnants (Hill et al., 2017). Ce résultat s'explique par la diversité des conditions écologiques que les petites mares offrent : variation de profondeur, de température, d'ensoleillement, de végétation — autant de microhabitats distincts en quelques mètres carrés.

Les mares de jardin jouent un rôle particulièrement important dans ce tableau. Une analyse récente portant sur des mares privées en milieu urbain européen confirme que leur biodiversité est directement corrélée à la diversité de la végétation aquatique, à l'absence de poissons introduits, et à la qualité de la gestion (Márton et al., 2025). Une petite mare bien conçue dans un espace privé peut ainsi avoir un impact écologique réel et mesurable, indépendamment de sa taille.

Pour les amphibiens — grenouilles, crapauds, tritons — la mare urbaine est souvent le dernier refuge disponible dans un tissu bâti qui a supprimé l'essentiel de leurs habitats de reproduction. Les libellules, les coléoptères aquatiques, les punaises d'eau, les mollusques — des centaines d'espèces dépendent de milieux humides permanents ou temporaires pour accomplir tout ou partie de leur cycle de vie. Les travaux conduits par l'HEPIA à Genève ont démontré qu'un réseau de mares urbaines — même composé de petits éléments isolés — peut soutenir des populations viables d'espèces aquatiques dans des contextes fortement urbanisés, à condition que ces mares soient connectées entre elles et gérées de manière extensive (Vasco, Perrin & Oertli, 2024).

Les noues — ces fossés végétalisés peu profonds qui collectent et infiltrent les eaux de ruissellement — complètent utilement le dispositif. Sans constituer des habitats aquatiques permanents, elles offrent des zones humides temporaires qui jouent un rôle de corridor entre les mares, favorisent l'infiltration et réduisent la charge sur les réseaux d'eaux pluviales. Associées à une végétation indigène de berge, elles peuvent elles-mêmes accueillir une faune et une flore diversifiées.

Ce que la mare n'est pas

Quelques idées reçues méritent d'être corrigées avant d'aborder la mise en œuvre.

Une mare n'est pas un bassin de rétention. Un bassin de rétention est une infrastructure hydraulique conçue pour stocker temporairement les eaux pluviales. Il est souvent imperméabilisé, peu végétalisé, et géré pour le débit — pas pour la biodiversité. Une recherche récente a montré que ce type de bassin peu végétalisé peut même devenir une source nette de CO₂ par décomposition de la matière organique (Greenfield et al., 2022). La mare écologique, à l'inverse, est caractérisée par une végétation aquatique diversifiée, des berges en pente douce, un substrat naturel — et un bilan carbone très différent.

Une mare n'est pas un foyer à moustiques. C'est l'un des arguments les plus fréquemment opposés à la création de biotopes humides. Il est largement infondé : une mare avec une végétation aquatique diversifiée et une faune établie — notamment des larves de libellules, des dytiques, des corixes — régule naturellement les populations de larves de moustiques. C'est précisément l'absence de biodiversité qui favorise la prolifération de moustiques, pas sa présence.

Une mare n'est pas un aménagement lourd à entretenir. Une fois établie, une mare écologique bien conçue tend vers un équilibre dynamique qui se maintient avec des interventions minimales — bien moins contraignantes que la tonte hebdomadaire d'un gazon ou l'entretien d'un bassin ornemental filtré.

422

plans d'eau étudiés : les petites mares urbaines rivalisent avec les grands lacs en biodiversité (Hill et al., 2017)

10–20%

d'augmentation de la valeur immobilière à proximité d'un biotope humide de qualité (Mahan et al., 2000)

<10 m²

suffisent pour accueillir une biodiversité aquatique significative (Oertli & Frossard, 2013)

Des services bien au-delà de la biodiversité

La valeur d'un biotope humide urbain ne se limite pas à la biodiversité qu'il accueille. Les mares et noues rendent des services concrets à l'échelle du quartier et de la parcelle.

En matière de régulation thermique, les surfaces en eau contribuent à atténuer les îlots de chaleur urbains par évapotranspiration. Une revue systématique récente confirme que les infrastructures bleues et vertes combinées — dont les mares font partie — réduisent significativement les températures de surface en période estivale (Jandaghian & Colombo, 2024 ; revue ICU, 2024).

Cet effet de rafraîchissement, localement perceptible, est de plus en plus intégré dans les stratégies d'adaptation climatique des collectivités.

Sur le plan hydrologique, les noues et mares interceptent les eaux de ruissellement, réduisent les pics de crue et favorisent l'infiltration vers les nappes. La FNE rappelle que les zones humides urbaines figurent parmi les infrastructures les plus efficaces pour réduire l'exposition aux inondations — à un coût bien inférieur aux solutions d'ingénierie classiques (FNE, 2023).

La valeur immobilière constitue un argument souvent sous-estimé. Des études nord-américaines ont montré que la proximité d'une zone humide de qualité augmente la valeur des propriétés riveraines de 10 à 20 % en moyenne (Mahan, Polasky & Adams, 2000 ; Boyer & Polasky, 2004). En contexte européen, l'effet est analogue lorsque le biotope est bien intégré dans le paysage et perçu positivement par les riverains.

Enfin, les travaux menés à Genève montrent que les mares urbaines jouent un rôle significatif dans le lien entre habitants et nature : elles suscitent la curiosité, favorisent l'observation et génèrent un attachement au vivant que peu d'autres aménagements produisent avec la même intensité (Vasco, Perrin & Oertli, 2024).

Mise en œuvre : créer un biotope humide

DIAGNOSTIC PRÉALABLE

Avant toute réalisation, évaluer trois paramètres clés : l'ensoleillement du site (une mare doit bénéficier d'au moins 4 à 6 heures de lumière directe par jour pour permettre le développement de la végétation aquatique), la topographie et la capacité du sol à retenir l'eau, et la surface disponible. Une mare de moins de 10 m² est amplement suffisante pour accueillir une biodiversité significative — c'est la qualité de conception qui prime sur la surface (Oertli & Frossard, 2013).

CONCEPTION ET MISE EN PLACE

La forme idéale est irrégulière, avec des berges en pente douce (1:3 minimum) sur au moins un côté, permettant aux animaux d'entrer et de sortir facilement. Prévoir plusieurs zones de profondeur : une zone peu profonde (10 à 30 cm) pour la végétation émergente et les amphibiens, une zone intermédiaire (30 à 60 cm), et une zone plus profonde (60 à 80 cm minimum) qui ne gèle pas complètement en hiver et offre un refuge aux espèces aquatiques (Oertli & Frossard, 2013 ; CAUE de l'Eure, 2021).

L'étanchéité peut être assurée par une bâche EPDM (longue durée, respectueuse de la faune), par un fond argileux compacté si le sol s'y prête, ou par une géomembrane recouverte d'une couche de substrat naturel. Éviter impérativement les bacs en béton brut ou les matériaux traités chimiquement.

VÉGÉTALISATION

Privilégier exclusivement des espèces aquatiques et de berge indigènes, d'origine régionale. La végétation se structure en quatre strates complémentaires : les plantes immergées (élodée, renoncule aquatique, potamot), les plantes flottantes (nénuphar blanc, hydrocharis), les plantes émergentes en zone peu profonde (massette, iris des marais, rubanier rameux), et les plantes de berge humide (salicaire, reine-des-prés, menthe aquatique, laîches). Un mélange de ces strates garantit une colonisation rapide et une diversité maximale (Oertli & Frossard, 2013 ; fiche conseil Genève, 1001 sites naturenville.ch).

Ne pas introduire de poissons : ils consomment les larves d'amphibiens et d'insectes aquatiques et appauvrissent drastiquement la biodiversité de la mare.

LA NOUE : COMPLÉMENT INDISPENSABLE

La noue est un fossé peu profond (30 à 50 cm), à fond plat ou légèrement arrondi, végétalisé avec des espèces hygrophiles indigènes. Elle collecte les eaux de ruissellement depuis les surfaces imperméables environnantes, les filtre par passage à travers le substrat et la végétation, et les restitue lentement au sol ou les achemine vers la mare. En milieu urbain dense, elle constitue un corridor humide précieux entre les mares et contribue à la connectivité du réseau de biotopes (Vasco, Perrin & Oertli, 2024).

Quelques points d'attention en milieu urbain

Connectivité et réseau. Une mare isolée a une valeur réelle. Mais c'est leur mise en réseau — via des noues, des bandes humides, des jardins adjacents gérés extensivement — qui démultiplie leur impact. Les recherches menées à Genève dans le cadre du projet CONFORTO (HEPIA / HES-SO) montrent qu'un pondscape urbain, même composé de petits éléments, peut soutenir des populations d'espèces aquatiques à l'échelle d'un quartier entier (Vasco, Perrin & Oertli, 2024 ; projet CONFORTO, en cours).

Communication de terrain. La mare, surtout en phase d'installation, peut paraître trouble ou envahie de végétation — ce qui est le signe d'un milieu qui s'établit correctement, pas d'un problème. Une signalétique simple expliquant la logique écologique de l'aménagement transforme la perception des usagers et prévient les interventions intempestives.

Réglementation. En Suisse romande, la création d'une mare peut être soumise à autorisation selon les cantons, notamment si elle implique un terrassement significatif ou se situe en zone de protection des eaux souterraines. Se renseigner auprès du service cantonal de l'environnement avant tout projet.

Entretien : gérer sans intervenir

Le principe fondamental de l'entretien d'un biotope humide est la non-intervention sauf nécessité. Une mare correctement conçue tend vers un équilibre écologique autonome. Les interventions sont rares, ciblées, et toujours réalisées en dehors des périodes de reproduction de la faune — soit entre septembre et février.

Gestion de la végétation : surveiller la dominance excessive d'une espèce (massette, jonc), qui peut réduire la diversité. Faucher par tronçons, jamais sur la totalité de la berge en une fois, et exporter systématiquement les végétaux fauchés pour ne pas enrichir le milieu en matière organique. Ne jamais faucher les berges à ras (Oertli & Frossard, 2013).

Gestion de l'eau : en cas de forte évaporation estivale, compenser par un apport d'eau de pluie — jamais d'eau du robinet, trop calcaire et chlorée. Prévoir idéalement une connexion à une toiture via descente de gouttière.

À éviter absolument : les herbicides et pesticides à proximité, le curage total du fond (il détruit la faune benthique), l'introduction de poissons, de grenouilles ou de plantes exotiques envahissantes (jussie, myriophylle du Brésil, élodée du Canada à haute densité).

« Les petites mares urbaines sont parmi les habitats les plus précieux pour la biodiversité aquatique dans les paysages modifiés — leur potentiel est systématiquement sous-estimé par les gestionnaires et les planificateurs urbains. »
— Hill et al., 2017, Global Change Biology

Sources

Oertli B. & Parris K.M. (2019). Toward Management of Urban Ponds for Freshwater Biodiversity. Ecosphere, 10(7), e02810.

Vasco G., Perrin N. & Oertli B. (2024). Urban pondscape connecting people with nature and biodiversity in Geneva. Urban Ecosystems, 27, 1117–1137.

Oertli B. & Frossard P.-A. (2013). Mares et étangs : Écologie, conservation, gestion, valorisation. EPFL Press, Lausanne.

Projet CONFORTO (HEPIA / HES-SO, en cours). campus.hesge.ch/conforto

Hill M.J. et al. (2017). Urban ponds as an aquatic biodiversity resource in modified landscapes. Global Change Biology, 23(3).

Márton et al. (2025). Effects of urbanisation, habitat characteristics, and management on garden pond biodiversity. Landscape and Urban Planning.

Horváth et al. (2025). Urban Ponds and the Emerging Role of Garden Ponds. WIREs Water.

Jandaghian Z. & Colombo R. (2024). The Role of Water Bodies in Climate Regulation. Buildings, 14(9), 2945.

Revue ICU / Green-Blue Infrastructure (2024). Urban heat mitigation by green and blue infrastructure. PMC.

Mahan B., Polasky S. & Adams R. (2000). Valuing Urban Wetlands: A Property Price Approach. Land Economics, 76(1).

Boyer T. & Polasky S. (2004). Valuing Urban Wetlands: A Review of Non-Market Valuation Studies. Wetlands, 24(3).

Greenfield et al. (2022). Florida's urban stormwater ponds are net sources of carbon. Communications Earth & Environment, 3, Art. 53.

FNE (2023). Zones humides : alliées des villes face aux catastrophes naturelles. fne.asso.fr

CAUE de l'Eure (2021). L'aménagement intégré des mares — Guide de bonnes pratiques.

Fiche conseil Genève. Mares et étangs urbains. 1001sitesnatureenville.ch



Cet article a été rédigé par Robin Rapin.

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