La biodiversité ne s'arrête pas aux portes des villes. Insectes pollinisateurs, oiseaux nicheurs, amphibiens, plantes sauvages — un nombre étonnant d'espèces indigènes trouvent refuge dans nos espaces urbains, à condition que ceux-ci leur offrent les conditions minimales pour s'y installer et s'y déplacer.
À l'échelle mondiale, la biodiversité est soumise à des pressions croissantes. Le rapport de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité (IPBES, 2019) estime qu'environ un million d'espèces animales et végétales sont aujourd'hui menacées d'extinction, et que 75 % des surfaces terrestres ont été significativement modifiées par les activités humaines. En Suisse, l'Office fédéral de l'environnement confirme cette tendance : 48 % des milieux naturels évalués sont menacés, et 35 % des espèces recensées sont éteintes ou en danger (OFEV, 2023).
Face à ce constat, les villes constituent un terrain d'action concret et immédiat. Elles concentrent aujourd'hui 57 % de la population mondiale — 85 % en Suisse — et leur superficie continue de croître. Cette réalité s'accompagne d'une opportunité : des millions de mètres carrés d'espaces extérieurs privés et publics, mobilisables en faveur du vivant.
des milieux naturels suisses évalués sont menacés (OFEV, 2023)
de la population suisse vit en zone urbaine
des espaces verts lausannois se trouvent sur des terrains privés (Ville de Lausanne, 2023)
Contrairement aux idées reçues, les villes ne sont pas des déserts biologiques. La diversité des habitats qui les composent — parcs publics, jardins résidentiels, friches, bords de routes, toitures végétalisées — crée une mosaïque de niches écologiques favorable à de nombreuses espèces. Une revue de 408 études publiées entre 1981 et 2022 confirme que les jardins privés constituent une composante majeure des infrastructures vertes urbaines à l'échelle mondiale, avec une diversité spécifique souvent corrélée à la complexité des habitats et à la couverture végétale (Delahay et al., 2023, Biodiversity and Conservation).
Cette biodiversité urbaine remplit par ailleurs des fonctions essentielles pour les habitants : régulation thermique, infiltration des eaux de pluie, pollinisation des cultures, amélioration de la qualité de l'air. Une méta-analyse publiée dans Nature Cities (2025) démontre que l'exposition à la nature en milieu urbain génère des bénéfices substantiels sur un large spectre de résultats de santé mentale — réduction du stress et de l'anxiété, amélioration du bien-être général — et ce dans toutes les tranches d'âge.
« Les jardins privés peuvent, dans certains cas, abriter une biodiversité supérieure à celle d'autres espaces verts urbains de taille comparable, comme les parcs. »
— Gallo et al., 2017 ; Lerman et al., 2021, cités dans Urban Ecosystems (2024)
Jardins, balcons, terrasses, cours — les espaces extérieurs privés représentent une part significative du tissu vert urbain. À Lausanne, la Ville estime que la moitié des espaces verts se trouvent sur des terrains privés (Ville de Lausanne, 2023). Une étude publiée dans Sustainability (2020) souligne que leur potentiel de conservation reste largement sous-exploité dans la planification territoriale, la gestion y étant non coordonnée et indépendante des stratégies municipales.
Pourtant, la recherche est claire : la qualité écologique de ces espaces dépend avant tout des pratiques de gestion de leurs usagers. Une revue systématique publiée dans Frontiers in Horticulture (2025), montre que les variables environnementales — richesse floristique, complexité structurelle, connectivité avec le paysage environnant — sont systématiquement associées à une plus grande richesse spécifique. Des gestes simples peuvent donc faire une réelle différence.
L'efficacité écologique d'un jardin isolé est réelle, mais limitée. C'est leur mise en réseau qui démultiplie l'impact. Une étude menée à Paris montre que la contribution des jardins privés à la connectivité des habitats pour des espèces comme la pipistrelle commune dépend directement de leur configuration spatiale et de leur proximité avec d'autres espaces verts (Mimet et al., 2020, Landscape and Urban Planning). De même, Goddard et al. (2010) ont démontré que les jardins adjacents aux parcs publics augmentent la richesse spécifique en oiseaux dans ces mêmes parcs — un effet de débordement positif qui plaide pour une approche coordonnée à l'échelle du quartier.
Favoriser la biodiversité en ville ne nécessite ni grandes surfaces ni expertise particulière. Il existe une gamme d'aménagements accessibles à toutes et tous, adaptés aussi bien aux jardins individuels qu'aux balcons ou aux espaces collectifs :
Haie indigène
Structure végétale multi-espèces offrant abri, nourriture et corridors de déplacement pour oiseaux, mammifères, reptiles et insectes.
Prairie fleurie
Alternative au gazon intensif, la prairie indigène attire pollinisateurs, papillons et insectes auxiliaires tout en réduisant l'entretien.
Mare temporaire
Milieu humide à fort intérêt écologique, favorable aux amphibiens, libellules et nombreux insectes aquatiques.
Tas de branches et souche
Structure de bois mort abritant reptiles, amphibiens, insectes saproxyliques et petits mammifères. Simple à réaliser avec les résidus de taille.
Haie de bois mort (benjé)
Alternative esthétique au tas de branches, cette structure entre pieux évolue naturellement en haie vivante tout en offrant des abris immédiats.
Lentille de sable
Micro-habitat de nidification pour les abeilles sauvages terricoles, essentielles à la pollinisation des espèces végétales indigènes et cultivées.
Nichoir pour oiseaux
Compense la disparition des cavités naturelles en milieu urbain. Adapté à de nombreuses espèces selon le diamètre du trou d'envol.
Cet article a été rédigé par Robin Rapin.
IPBES (2019). Rapport d'évaluation mondiale sur la biodiversité et les services écosystémiques.
OFEV (2023). État de la biodiversité en Suisse. Office fédéral de l'environnement, Berne.
Ville de Lausanne (2023). Plan biodiversité 2023–2031.
Delahay R. et al. (2023). Biodiversity in residential gardens: a review of the evidence base. Biodiversity and Conservation. doi:10.1007/s10531-023-02694-9.
Frontiers in Horticulture (2025). Environmental and social drivers of urban garden biodiversity: a PRISMA-ScR review. doi:10.3389/fhort.2025.1651999.
Mimet A. et al. (2020). Contribution of private gardens to habitat availability, connectivity and conservation of the common pipistrelle in Paris. Landscape and Urban Planning, 193.
Goddard M.A. et al. (2010). Scaling up from gardens: biodiversity conservation in urban environments. Trends in Ecology & Evolution, 25(2), 90–98.
Nature Cities (2025). Acute mental health benefits of urban nature: systematic review and meta-analysis of 449 studies. doi:10.1038/s44284-025-00286-y.
Brandt M. & al. (2020). The GartenApp: assessing and communicating the ecological potential of private gardens. Sustainability, 12(1), 95.
PUSCH (2024–2025). Fiches pratiques biodiversité urbaine : haie indigène, prairie fleurie, mare temporaire, nichoir, lentille de sable, tas de branches, haie de bois mort, abri pour hérisson.