En Suisse, la surface d'habitat naturel ou semi-naturel n'a pas seulement diminué — elle s'est morcelée. Entre 1985 et 2018, la surface urbanisée a augmenté de près de 23 % (OFEV, 2020). Mais ce n'est pas uniquement la perte brute de surface qui pose problème. C'est la manière dont ce qui reste est découpé.
Un parc de 2 000 m², une haie de 80 mètres, un talus enherbé le long d'un parking : chacun a une valeur écologique propre. Mais si ces espaces sont isolés les uns des autres par des surfaces imperméables — routes, parkings, bâtiments — leur valeur combinée est bien inférieure à ce qu'elle serait s'ils étaient connectés.
Ce principe est au cœur de l'écologie du paysage : la configuration spatiale des habitats compte autant que leur surface totale (Forman, 1995). C'est aussi la raison pour laquelle une régie ou une commune qui agit sur plusieurs sites a intérêt à raisonner en réseau, pas en parcelles isolées.
L'effet de barrière. Une route, un parking, un bâtiment constituent des obstacles physiques au déplacement des espèces. Pour un hérisson, une route à fort trafic est difficilement franchissable. Pour une abeille solitaire, une surface minéralisée de plusieurs centaines de mètres peut représenter une rupture de corridor alimentaire.
L'effet de lisière. Plus une surface d'habitat est petite, plus la proportion de sa surface soumise aux influences extérieures est grande (bruit, lumière artificielle, espèces introduites, microclimat modifié). En dessous d'une certaine superficie, le cœur d'habitat fonctionnel disparaît presque entièrement.
La connectivité écologique désigne la capacité d'un paysage à permettre le déplacement des organismes entre les patches d'habitat.
On distingue deux niveaux :
Connectivité structurale : la continuité physique des éléments du paysage — une haie qui relie deux boisements, une bande enherbée longeant une clôture. Mesurable sur une carte.
Connectivité fonctionnelle : la capacité réelle d'une espèce donnée à utiliser ces éléments pour se déplacer. Elle dépend des traits biologiques de l'espèce : distance de dispersion, sensibilité aux perturbations, exigences d'habitat. Un corridor fonctionnel pour un papillon ne l'est pas nécessairement pour un amphibien.
Le patch : zone d'habitat suffisante pour accueillir une population.
Le corridor : élément linéaire reliant deux patches (haie, berge, bande enherbée).
Le point relais (stepping stone) : petit habitat isolé qui permet à une espèce de franchir une distance qu'elle ne pourrait pas couvrir en un seul déplacement. Une toiture végétalisée, un jardin privé bien structuré (tas de bois, etc), une zone rudérale en pied de bâtiment peuvent jouer ce rôle.
La connectivité n'exige pas une ligne verte continue. Pour de nombreuses espèces, un réseau de points relais espacés de quelques dizaines à quelques centaines de mètres est suffisant. Une toiture végétalisée, un jardin de 200 m² bien structuré, une zone rudérale en pied de bâtiment peuvent constituer des maillons fonctionnels — si leur position dans l'espace est cohérente avec les distances de dispersion des espèces cibles.
La connectivité n'est pas réservée aux espaces ruraux. Le milieu urbain dense a ses propres réseaux de connectivité, documentés et intégrés dans la planification de plusieurs villes suisses.
La connectivité n'est pas une affaire de grande échelle uniquement. Une régie qui gère plusieurs immeubles dans le même quartier peut influencer la connectivité locale : en harmonisant la gestion de ses espaces verts, en supprimant une clôture imperméable entre deux parcelles, en installant une haie indigène en limite de propriété. Des décisions à l'échelle d'une parcelle ont un effet mesurable à l'échelle du quartier.
Augmentation de la surface urbanisée en Suisse entre 1985 et 2018 (OFEV, 2020)
Composantes d'un réseau écologique fonctionnel : patch, corridor, point relais — chacun a un rôle distinct et aucun ne suffit seul (Forman, 1995)
Largeur minimale recommandée pour une bande enherbée extensive jouant un rôle de corridor pour les invertébrés et les reptiles (DGE Vaud, 2021)
La trame verte et bleue est le cadre de référence. Mais l'écologie du paysage distingue aujourd'hui plusieurs trames complémentaires, chacune correspondant à un type de milieu et à un groupe d'espèces.
Trame verte — les milieux terrestres non aquatiques : forêts, haies, jardins, espaces verts. Le réseau le plus travaillé dans les politiques publiques. Elle concerne les oiseaux, les papillons, les petits mammifères, les reptiles.
Trame bleue — les milieux aquatiques et humides : cours d'eau, mares, zones alluviales, roselières. En Suisse, les zones alluviales d'importance nationale ont été massivement dégradées depuis le début du XXe siècle (OFEV, 2020).
Trame jaune — les milieux ouverts : prairies maigres, pelouses sèches, friches, zones rudérales. Souvent absente des plans de gestion urbains, c'est pourtant l'habitat de référence des pollinisateurs sauvages et des reptiles héliophiles. En milieu locatif, les bandes enherbées extensives et les zones rudérales en sont les éléments constitutifs directs.
Trame brune — le réseau des sols vivants : terres meubles non traitées, litières, bois mort, zones non imperméabilisées. C'est le domaine des invertébrés du sol, des champignons mycorhiziens et des mammifères fouisseurs. Le compactage, l'imperméabilisation et les pesticides la fragmentent en milieu urbain. Un compost, un tas de bois mort ou une zone rudérale non désherbée en sont des éléments.
Trame noire — la continuité des milieux non éclairés artificiellement, condition indispensable aux espèces nocturnes : chauves-souris, insectes nocturnes, chouettes, hérissons. Un corridor peut être structuralement continu et fonctionnellement rompu si l'éclairage artificiel le rend infranchissable la nuit.
Trame turquoise — les zones d'interface entre milieux terrestres et aquatiques : berges, zones de battement des nappes, ripisylves. Elle assure la transition fonctionnelle entre trame verte et trame bleue, et accueille des espèces à double exigence (amphibiens, libellules, martin-pêcheur).
Trame aérienne — la continuité des espaces de vol pour les espèces volantes, fragmentée par les éoliennes, les lignes à haute tension et les bâtiments vitrés. Moins directement actionnable à l'échelle d'une régie, elle concerne les chiroptères et les oiseaux migrateurs.
Ces trames se superposent. Une haie indigène contribue simultanément à la trame verte, à la trame brune (sol vivant à sa base) et à la trame noire (si elle n'est pas éclairée). Une zone rudérale active la trame jaune et la trame brune. Une mare, la trame bleue et la trame turquoise. C'est ce raisonnement multitrame qui distingue un aménagement écologique d'un verdissement de façade.
Les cantons de Vaud et Genève disposent de cartographies des corridors écologiques prioritaires. Vérifier si une parcelle est localisée dans ou à proximité d'un corridor identifié change la priorité des aménagements à réaliser.
Haie indigène : corridor linéaire pour les oiseaux, petits mammifères, insectes. Minimum 2 m de large, espèces locales, strates variées.
Bande enherbée extensive : corridor au sol pour les invertébrés et reptiles. 1 à 3 m de large, fauchage tardif avec exportation.
Passage à hérisson: Réaliser une ouverture de environ 13x13 cm sur les palissades, grillages, clôtures, etc
Zone rudérale : point relais pour les insectes et les reptiles.
Toiture végétalisée extensive : point relais aérien, particulièrement utile en milieu urbain dense.
La largeur et la composition de ces éléments dépendent des espèces cibles. Un diagnostic préalable permet d'orienter les choix.
Un corridor qui s'arrête à la limite de propriété n'est pas complètement fonctionnel. La coordination entre propriétaires ou gestionnaires voisins est une condition d'efficacité. Premier levier concret : contacter le service des espaces verts de la commune pour identifier si un projet de réseau existe à l'échelle du quartier, et s'y intégrer plutôt que d'agir seul.
Un corridor conçu pour les oiseaux ne convient pas nécessairement aux amphibiens. Le choix des espèces cibles conditionne la conception.
L'éclairage des parkings et des façades fragmente la connectivité pour les chauves-souris et les insectes nocturnes. Orienter les sources lumineuses vers le sol et réduire l'intensité dans les zones à enjeu est une mesure complémentaire.
L'infrastructure écologique nationale désigne le réseau de milieux naturels, semi-naturels et construits nécessaire au maintien à long terme de la biodiversité indigène sur l'ensemble du territoire suisse.
— OFEV, 2017, Infrastructure écologique nationale — rapport de base
Benítez-López, A., Alkemade, R. & Verweij, P.A. (2010). The impacts of roads and other infrastructure on mammal and bird populations. Biological Conservation, 143(6), 1307–1316.
DGE Vaud (2021). Trame verte et bleue — intégration dans la planification communale vaudoise. https://www.vd.ch/dge
Forman, R.T.T. (1995). Land Mosaics : The Ecology of Landscapes and Regions. Cambridge University Press.
InfoFauna / CSCF (2022). Corridors de dispersion pour les espèces prioritaires de Suisse romande. https://www.infofauna.ch
OFEV (2017). Infrastructure écologique nationale — rapport de base. https://www.bafu.admin.ch
OFEV (2020). Fragmentation des habitats en Suisse. https://www.bafu.admin.ch
WSL (2019). Connectivité des paysages en Suisse. Birmensdorf : WSL.
Cet article a été rédigé par Robin Rapin