Empiler quelques bûches, quelques branches dans un coin d'espace vert, c'est recréer en quelques minutes un milieu que la gestion intensive des espaces verts a quasiment fait disparaître : le bois mort. Un geste simple, peu coûteux, et dont la valeur écologique est aujourd'hui solidement documentée.
Dans les forêts naturelles, le bois mort représente jusqu'à 20 à 30 % de la biomasse totale. Dans un espace vert urbain géré de manière intensive — parc municipal, abord d'immeuble, jardin collectif ou privé — il est quasi absent. Chaque branche coupée est évacuée, chaque souche arrachée, chaque tronc tombé exporté. Ce réflexe d'entretien prive l'espace urbain d'un substrat irremplaçable pour des centaines d'espèces.
Le tas de bois mort — et sa variante verticale, la haie de benjes — est l'un des aménagements les plus simples pour corriger ce déficit. Et l'un des plus efficaces.
Le bois mort est le support de vie d'un groupe d'organismes particulier : les espèces saproxyliques — insectes, champignons, lichens, bryophytes — qui dépendent du bois en décomposition pour tout ou partie de leur cycle de vie. On estime qu'environ 25 % des espèces forestières européennes sont saproxyliques (INPN). Or ces espèces sont parmi les plus menacées, précisément parce que leur substrat a été systématiquement éliminé des paysages gérés.
Une étude conduite à Bâle a quantifié ce que le bois mort peut représenter même en milieu urbain : 193 534 insectes ont émergé de fagots expérimentaux placés dans des forêts périurbaines, démontrant que le bois mort en ville compense réellement le déficit écologique des espaces verts intensivement gérés (Meyer, Rusterholz & Baur, 2021). La diversité des espèces présentes dépend directement de la diversité des essences et des diamètres de bois utilisés — un tas varié est un tas riche (Lassauce et al., 2018).
de hérissons à Zurich en 25 ans (Taucher et al., 2020)
des espèces forestières européennes dépendent du bois mort (INPN)
insectes émergés de fagots expérimentaux en forêt urbaine à Bâle (Meyer et al., 2021)
La ville de Genève recense six groupes d'organismes directement bénéficiaires d'un tas de bois mort : oiseaux, insectes, mammifères, champignons, bryophytes et lichens (Ville de Genève, service cantonal). Cette diversité s'explique par la structure même du tas : un milieu hétérogène, avec des zones sèches et humides, ensoleillées et ombragées, offrant une mosaïque de microhabitats en quelques mètres carrés.
Les invertébrés constituent la base de la chaîne. Les larves de coléoptères saproxyliques, les fourmis charpentières, les araignées et les cloportes colonisent le bois en décomposition et en font une ressource alimentaire dense pour les vertébrés qui les suivent.
Pour les reptiles — lézard vivipare, coronelle lisse, orvet fragile — le tas de bois est particulièrement attractif : le bois se réchauffe plus vite que la pierre, ce qui en fait un site de thermorégulation de premier ordre en milieu urbain (1001 jardins Suisse). Des dimensions modestes suffisent : à partir de 1 m², le tas attire lézards, orvets et abeille charpentière ; à partir de 3 m², il devient accessible aux hérissons, crapauds, grenouilles et salamandres (C.BIODIV, Atlas de la Biodiversité Clermont-Ferrand).
Le hérisson commun est aujourd'hui l'une des espèces les plus emblématiques du déclin urbain. À Zurich, ses populations ont chuté de 41 % en 25 ans (Taucher et al., 2020). Un suivi GPS de 28 individus en zone résidentielle dense a montré qu'ils utilisent activement les refuges structurés lors de leurs déplacements nocturnes (Yarnell et al., 2022). La fragmentation des jardins, combinée à la disparition des refuges, constitue la principale menace pour l'espèce en milieu urbain. Le tas de bois fait partie des réponses concrètes documentées pour soutenir les populations dans les espaces résidentiels et collectifs (Schaus et al., 2025).
Le tas de bois classique — butte de branches et rondins empilés — n'est pas toujours compatible avec les contraintes esthétiques des espaces résidentiels ou collectifs. Le fagot vertical entre poteaux — branches et bûches disposées verticalement entre deux rangées de pieux — répond à ce besoin : même valeur écologique de base, emprise au sol réduite, silhouette structurée qui s'intègre dans un aménagement soigné.
Ce format présente en outre des avantages fonctionnels supplémentaires : il peut faire office de brise-vue, de délimitation parcellaire naturelle, et évolue progressivement vers une haie vivante à mesure que la végétation le colonise (Adalia.be). En perçant quelques trous de diamètres variés dans les bûches, on crée également des cavités de nidification pour les abeilles solitaires — un geste supplémentaire sans coût additionnel (Renature Brussels).
EMPLACEMENT
Un emplacement semi-ombragé à ensoleillé, à l'abri du vent, est idéal. Éviter les zones trop humides en permanence, qui accélèrent la décomposition sans offrir les conditions thermiques recherchées par les reptiles. Positionner le tas en contact avec d'autres éléments favorables — haie, prairie fleurie, berge de mare — pour maximiser la connectivité entre habitats (C.BIODIV).
COMPOSITION DU BOIS
Varier les essences et les diamètres est le facteur le plus important pour la richesse en espèces (Lassauce et al., 2018). Mélanger bûches de gros diamètre (abri pour les vertébrés), branches de taille moyenne (insectes saproxyliques), et brindilles fines (abeilles solitaires, araignées). Utiliser du bois issu d'essences indigènes locales — chêne, frêne, tilleul, érable, saule — et éviter les résineux traités ou les bois exotiques.
STRUCTURE ET DIMENSIONS
Pour un impact écologique minimal : prévoir au moins 1 m² de surface au sol et 50 cm de hauteur. Pour un abri à hérisson fonctionnel : 3 m² minimum, avec une cavité centrale protégée par des rondins de gros diamètre. Le fagot vertical entre poteaux peut être conçu sur mesure selon la longueur de la clôture ou de la limite à habiller — une largeur de 40 à 60 cm entre les deux rangées de pieux est suffisante.
ÉVOLUTION DANS LE TEMPS
Le tas de bois est un milieu évolutif : il se tasse, se décompose, se végétalise progressivement. C'est précisément cette dynamique qui crée la diversité des microhabitats. Il n'est pas nécessaire de le renouveler entièrement — ajouter du bois frais par-dessus au fil des années suffit à maintenir la structure. Ne jamais retourner ou déplacer un tas établi pendant la période d'hibernation (octobre à mars).
Connectivité. Un tas de bois isolé a de la valeur. Associé à une haie indigène, une prairie fleurie ou une mare, il s'inscrit dans un réseau d'habitats qui démultiplie son impact pour les espèces mobiles — hérisson, orvet, crapaud — qui ont besoin de plusieurs types de milieux au cours de leur cycle annuel.
Passages entre parcelles. La fragmentation des espaces verts privés est la principale menace pour le hérisson urbain. Prévoir un passage de 13 cm x 13 cm à la base de chaque clôture permet aux hérissons de circuler entre jardins — un complément simple et peu coûteux au tas de bois.
Communication de terrain. Un tas de bois peut paraître négligé à qui n'en connaît pas la logique. Une signalétique discrète — panneau ou étiquette — expliquant la fonction écologique de l'aménagement transforme la perception et prévient les interventions d'entretien intempestives.
« Le bois mort en milieu urbain compense activement le déficit écologique des espaces verts gérés : les insectes saproxyliques y trouvent un substrat que rien d'autre ne peut remplacer. »
— Meyer, Rusterholz & Baur, 2021, Ecology and Evolution
Meyer P., Rusterholz H.P. & Baur B. (2021). Saproxylic insects and fungi in deciduous forests along a rural–urban gradient. Ecology and Evolution, 11, 1634–1652.
Lassauce A. et al. (2018). Linking deadwood traits with saproxylic invertebrates and fungi in European forests. iForest – Biogeosciences and Forestry, 11, 423–436.
Taucher A.L. et al. (2020). Decline in Distribution and Abundance: Urban Hedgehogs under Pressure. Animals, 10(9), 1606.
Schaus J.M. et al. (2025). Food over features: supplementary feeding has the strongest influence on hedgehog occupancy in urban gardens. Urban Ecosystems.
Yarnell R.W. et al. (2022). Fine-scale habitat selection of a small mammalian urban adapter: the West European hedgehog. Mammalian Biology.
Ville de Genève. Quels organismes vivants et petits mammifères profitent des tas de bois mort ? geneve.ch
Renature Brussels. Aménagez un tas de bois refuge. renature.brussels
C.BIODIV — Atlas de la Biodiversité Métropole Clermont-Ferrand. Tas de bois. cbiodiv.org
1001 Jardins Suisse. Biodiversité dans le jardin — le tas de bois / souches. 1001jardins.ch
Adalia.be. Valoriser le bois mort au jardin. adalia.be
Cet article a été rédigé par Robin Rapin.