← Tous les articles

Mutation du territoire : quand le sol change d'usage et la biodiversité disparaît

4/6/2026

Écologie du paysage | Lecture : 8 min

Un territoire qui se transforme silencieusement

En Suisse, la surface urbanisée a augmenté de 23 % entre 1985 et 2018 (soit 52 000 hectares supplémentaires en trente ans) (OFS, 2021). Mais l'imperméabilisation n'est que la forme la plus visible d'un phénomène bien plus large : la mutation du territoire désigne l'ensemble des transformations qui modifient l'usage du sol et dégradent sa valeur écologique, qu'il s'agisse de bétonner un jardin, de drainer une zone humide, de remplacer une prairie extensive par une pelouse tondue rase, ou de substituer une haie indigène par une rangée de thuyas.

Le changement d'affectation du sol (au sens large) est aujourd'hui reconnu comme la première cause mondiale de perte de biodiversité, devant le changement climatique, la pollution et les espèces envahissantes (IPBES, 2019). En Suisse, ce processus est documenté depuis les années 1980 grâce à la statistique fédérale de la superficie (OFS, 2021).

Ce n'est pas un problème uniquement rural ou national. Il se joue aussi à l'échelle d'une parcelle, d'une décision de rénovation, d'un choix de plante pour une haie de clôture.

Les différentes formes de mutation

La conversion des habitats naturels et semi-naturels

La forme la plus connue est la construction : transformation d'une prairie, d'un verger ou d'une zone humide en surface bâtie ou imperméabilisée. En Suisse, cette conversion s'est faite principalement au détriment des surfaces agricoles extensives, les plus riches écologiquement.

Les zones humides sont parmi les milieux les plus touchés. En Suisse, plus de 90 % des zones alluviales d'importance nationale ont été détruites ou dégradées depuis le début du XXᵉ siècle (OFEV, 2020). Les marais, roselières et prairies humides ont subi des pressions similaires : drainage, remblaiement, eutrophisation.

L'intensification des usages sans conversion apparente

Un sol peut changer d'usage écologique sans changer d'affectation cadastrale. C'est la forme la moins visible de mutation, et souvent la moins prise en compte.

Une prairie extensive fauchée deux fois par an, riche en espèces végétales et animales, peut être convertie en pelouse tondue toutes les deux semaines sans que rien ne change sur le plan administratif. Écologiquement, c'est un habitat perdu (Agroscope, 2020). Un verger de hautes tiges abandonné puis remplacé par une pelouse rase, une haie boca gère indigène remplacée par une rangée de thuyas (espèce sans valeur écologique significative pour la faune indigène) produisent le même effet : une surface qui ressemble à du vert mais ne remplit plus aucune fonction écologique.

Pour un propriétaire de villa, une régie gérant ses espaces verts ou une commune entretenant ses parcs, c'est précisément là que se joue une grande partie de l'impact écologique quotidien.

+23 %

Augmentation de la surface urbanisée en Suisse entre 1985 et 2018 (soit 52 000 hectares supplémentaires) (OFS, 2021)

> 90 %

Part des zones alluviales d'importance nationale détruites ou dégradées en Suisse depuis le début du XXᵉ siècle (OFEV, 2020)

N°1

Rang du changement d'affectation du sol parmi les causes mondiales de perte de biodiversité, devant le changement climatique (IPBES, 2019)

Le mitage du territoire

Le mitage désigne la dispersion de l'habitat bâti en dehors des zones urbanisées compactes : villas isolées en zone agricole, bâtiments artisanaux en lisière de forêt, routes d'accès multipliées. En Suisse, ce phénomène fragmente les paysages, allonge les distances entre patches d'habitat et rend la connectivité écologique structurellement difficile à maintenir (ARE, 2022).

La révision de la LAT en 2014 a introduit des mesures pour limiter le mitage, mais la densification intraurbaine qu'elle encourage peut reporter la pression sur les espaces verts résiduels en ville.

Le changement d'usage des jardins privés

Les jardins privés représentent une surface écologique significative en milieu périurbain. Or leur évolution suit des tendances préoccupantes : asphalter les accès, remplacer les surfaces enherbées par des graviers décoratifs, installer des gazons artificiels, tailler les haies en formes géométriques qui suppriment la fructification. Chacune de ces décisions est invisible dans les statistiques nationales, mais leur agrégation à l'échelle d'un quartier produit des effets mesurables sur la biodiversité locale.

Ce que cette mutation fait à la biodiversité

Destruction et dégradation des habitats

La destruction directe est la conséquence la plus évidente. Mais la dégradation (maintien d'une surface verte qui a perdu ses fonctions écologiques) est tout aussi dommageable et bien plus difficile à mesurer. Un gazon irrigué et tondu ras occupe la même surface qu'une prairie extensive, mais son rendement écologique est sans commune mesure.

Fragmentation et isolement des populations

Chaque conversion fragmente davantage le paysage. Les patches d'habitat résiduel deviennent plus petits et plus isolés, avec les conséquences documentées sur la viabilité des populations. La fragmentation n'est pas proportionnelle à la surface perdue : la perte des éléments connecteurs (haies, bandes enherbées, mares) a un effet disproportionné sur la connectivité du réseau.

La dette écologique

Certains effets de la mutation du territoire ne sont pas immédiats. Des populations animales peuvent persister dans un habitat dégradé pendant des années avant de s'effondrer : c'est ce que la littérature scientifique appelle la dette d'extinction : un décalage temporel entre la perturbation et ses effets sur les populations (Tilman et al., 2017). Cette dette signifie que les extinctions observées aujourd'hui résultent en partie de destructions d'habitats qui ont eu lieu il y a dix ou vingt ans, et que les destructions actuelles produiront des effets visibles dans la prochaine décennie.

Irréversibilité et coût de reconstitution

Un sol vivant de cinquante ans ne se recrée pas en quelques saisons. Une haie boca gère mature met vingt à trente ans à atteindre sa pleine valeur écologique. Une zone humide drainée peut mettre des décennies à retrouver ses fonctions hydrologiques après restauration. L'irréversibilité n'est pas absolue, mais le coût et la durée de la reconstitution sont systématiquement sous-estimés dans les bilans de compensation.

Ce que le changement d'affectation du sol n'est pas

Ce n'est pas uniquement une question d'imperméabilisation.

Un sol peut perdre toute sa valeur écologique sans être bétonné. Une pelouse tondue rase, une haie de thuyas, un gravier décoratif stabilisé : autant de surfaces « vertes » au sens administratif qui ne remplissent aucune fonction écologique. La mutation du territoire se joue autant dans l'usage que dans l'affectation.

Ce n'est pas irréversible à toutes les échelles.

À l'échelle nationale, la reconstitution est lente et coûteuse. À l'échelle d'une parcelle, des décisions simples produisent des effets rapides : désimperméabiliser une surface, replanter une haie indigène, convertir une pelouse en prairie extensive. La direction compte autant que l'ampleur.

Ce n'est pas uniquement une perte pour la nature.

La mutation du territoire entraîne des coûts économiques directs et documentés : dommages liés aux inondations, hausse des coûts de climatisation, dégradation du cadre de vie, perte de valeur des services écosystémiques. La protection des habitats n'est pas un sacrifice économique : c'est une économie de coûts futurs.

Points d'attention

Les surfaces perméables ne sont pas toutes équivalentes.

Un parking en graviers compactés laisse passer l'eau mais le sol en dessous est sans activité biologique. Les matériaux perméables de qualité laissent passer l'eau et permettent le développement de la végétation et de la faune du sol.

La compensation écologique a ses limites.

Créer un nouvel habitat en compensation d'un habitat détruit suppose que les deux sont équivalents, ce qui est rarement le cas. La dette écologique montre que les effets d'une destruction se font sentir bien après que la compensation a été réalisée. La priorité doit rester la préservation de l'existant.

Le « vert » n'est pas synonyme d'écologique.

Un gazon artificiel est vert. Une haie de thuyas est verte. Un gravier décoratif avec quelques touffes d'herbe est vert. Aucun de ces éléments ne remplit les fonctions écologiques d'un sol vivant, d'une haie indigène ou d'une prairie extensive. La qualité écologique d'une surface ne se lit pas à sa couleur.

« Le changement d'affectation du sol est la principale cause de perte de biodiversité à l'échelle mondiale, devant la surexploitation, le changement climatique, la pollution et les espèces exotiques envahissantes. »

— IPBES, Rapport d'évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques, 2019

Sources

Agroscope (2020). Prairies extensives et intensives : effets comparés sur la diversité floristique et faunistique. https://www.agroscope.admin.ch

ARE (2022). Mitage du territoire et aménagement du territoire en Suisse. https://www.are.admin.ch

IPBES (2019). Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Services. Bonn : IPBES Secretariat.

OFS (2021). Statistique de la superficie 2018. https://www.statistik.admin.ch

OFEV (2020). Zones humides en Suisse. https://www.bafu.admin.ch

Tilman, D. et al. (2017). Future threats to biodiversity and pathways to their prevention. Nature, 546, 73–81.

WSL (2019). Connectivité des paysages en Suisse. Birmensdorf.

Cet article a été rédigé par Robin Rapin

Précédent

Suivant