← Tous les articles

Services écosystémiques : ce que la nature fait gratuitement pour nous

4/6/2026

Écologie appliquée | Lecture : 7 min

Une valeur invisible dans les bilans

En Suisse, la biodiversité ne figure pas dans les bilans comptables. Pourtant, les écosystèmes rendent en permanence des services concrets et mesurables — dont la dégradation a un coût tout aussi réel.

Ces services s'appellent les services écosystémiques. Le concept, formalisé par le Millennium Ecosystem Assessment (MEA, 2005), désigne l'ensemble des bénéfices que les êtres humains tirent des écosystèmes. Ce n'est pas une notion abstraite : c'est un cadre qui permet de rendre visible ce que la nature fait gratuitement — et ce que l'on perd quand on la dégrade.

Ce que la nature fait concrètement

Amortir les aléas climatiques

C'est aujourd'hui l'argument le plus stratégique pour convaincre décideurs et gestionnaires. Les canicules s'intensifient, les épisodes orageux se multiplient, les sécheresses estivales s'allongent en Suisse romande (OFEV, 2023).

Les arbres et surfaces végétalisées réduisent les îlots de chaleur urbains par ombrage et par évapotranspiration — la libération de vapeur d'eau par les feuilles qui refroidit l'air environnant. Un arbre adulte en milieu urbain peut réduire la température de surface de 2 à 8 °C dans son environnement immédiat (EEA, 2021).

Les surfaces végétalisées absorbent et retardent le ruissellement lors des épisodes orageux intenses, réduisant la pression sur les réseaux d'évacuation et le risque de dommages aux bâtiments. Les sols vivants non imperméabilisés contribuent également à la recharge des nappes phréatiques — une fonction critique dans un contexte de sécheresses estivales récurrentes (OFEV, 2021).

Filtrer l'air et atténuer le bruit

La végétation urbaine — arbres, haies, toitures végétalisées — capte une partie des particules fines et des polluants atmosphériques. En milieu urbain dense, où la qualité de l'air est un enjeu de santé publique documenté (OFEV, 2022), c'est un service auxiliaire dont l'effet s'ajoute aux autres.

La végétation atténue également le bruit perçu — non par isolation acoustique au sens strict, mais par masquage sonore et effet psychologique. Des études montrent qu'une vue sur de la végétation réduit la gêne sonore perçue indépendamment du niveau de bruit réel (van Renterghem & Botteldooren, 2016). En milieu résidentiel, c'est un argument de qualité de vie directement perceptible par les locataires.

2 à 8 °C

Réduction de la température de surface locale par un arbre adulte en milieu urbain (EEA, 2021)

75 %

Part des cultures vivrières mondiales dépendant de la pollinisation animale (FAO, 2016)

CHF 100 milliards

Valeur annuelle estimée des services écosystémiques en Suisse, toutes catégories confondues (OFEV, 2011)

Réguler les ravageurs et assurer la pollinisation

Les prédateurs naturels présents dans les espaces verts bien gérés — coccinelles, carabes, oiseaux insectivores, syrphes — réduisent les populations de ravageurs sans intrant chimique. Les abeilles sauvages et autres pollinisateurs assurent la reproduction des plantes à fleurs. À l'échelle mondiale, près de 75 % des cultures vivrières dépendent de la pollinisation animale (FAO, 2016).

Soutenir la santé et le lien social

Les espaces verts urbains ont un effet documenté sur la santé mentale des habitants : réduction du stress, amélioration de la qualité de vie perçue, soutien à l'activité physique (Bratman et al., 2019). Ce service est moins tangible qu'une facture de climatisation, mais il est mesuré et reconnu dans la littérature scientifique.

Les espaces verts de qualité jouent également un rôle dans la cohésion sociale — ils constituent des lieux de rencontre, d'appropriation collective, de contact avec la nature pour des populations qui n'y ont pas accès autrement (Kondo et al., 2018). Pour une commune, c'est un argument de politique de santé publique. Pour une régie, c'est un facteur de satisfaction des locataires et d'attractivité du bien.

Maintenir les conditions de base

Derrière ces services visibles, des processus fondamentaux sont à l'œuvre en permanence : formation des sols, cycle des nutriments, production primaire. Ces services dits "de soutien" ne sont pas directement perceptibles mais conditionnent tous les autres. Un sol compacté, imperméabilisé, traité aux pesticides perd progressivement sa capacité à les assurer — et cette dégradation est difficile à inverser à court terme.

Ce que les services écosystémiques ne sont pas

Ce n'est pas uniquement une question d'échelle globale.

Ces services opèrent à toutes les échelles — y compris à celle d'un jardin de villa ou d'une cour d'immeuble. Un arbre en cour intérieure régule la température des appartements en été. Une zone rudérale en pied de clôture maintient des populations de pollinisateurs à l'échelle du quartier. Ces effets sont réels et locaux.

Ce n'est pas une notion réservée aux spécialistes.

Pour un locataire, "cet arbre rafraîchit votre appartement de 2 à 3 °C en été" est plus parlant que "cet arbre rend un service de régulation climatique". La traduction opérationnelle du concept est un levier de communication direct pour les gestionnaires.

La monétarisation a ses limites.

Chiffrer la valeur des services écosystémiques est utile pour rendre le concept accessible. Mais cette approche a ses critiques légitimes : tous les services ne sont pas monétarisables, et réduire la nature à sa valeur économique risque de légitimer sa destruction dès qu'une alternative économique existe. Le cadre est un outil d'argumentation, pas une finalité.

Ce que cela implique pour la gestion des espaces verts

Pour une régie

Un espace vert géré extensivement rend des services de régulation mesurables : réduction de la chaleur, absorption des eaux pluviales, régulation des ravageurs, qualité de vie des locataires. Ces services ont une valeur économique directe — moins de climatisation, moins de dommages aux bâtiments lors des épisodes orageux, moins de traitements phytosanitaires, meilleur taux d'occupation. L'argument des services écosystémiques permet de justifier un investissement dans la qualité écologique des espaces verts auprès d'un propriétaire ou d'un conseil d'administration.

Pour une commune

Les communes disposent de leviers d'action à l'échelle du territoire : planification des espaces verts, gestion des arbres d'alignement, désimperméabilisation des surfaces. Chaque décision d'aménagement a un impact sur le bouquet de services disponibles à l'échelle du quartier. Dans un contexte d'adaptation aux changements climatiques, les espaces verts ne sont plus un agrément — ils sont une infrastructure. Le plan de gestion différenciée communal est le premier outil de pilotage de ces services.

Pour un propriétaire privé

Un jardin bien géré rend des services directs : ombrage, fraîcheur, recharge en eau du sol, production fruitière, régulation naturelle des ravageurs, bien-être quotidien. Ces services ont une valeur d'usage réelle, indépendamment de tout label ou subvention. La gestion écologique du jardin privé n'est pas un sacrifice — c'est un investissement dans des services que l'on utilise soi-même, et qui protègent le bien face aux aléas climatiques croissants.

Points d'attention

Les services peuvent entrer en tension.

Un aménagement favorisant la biodiversité peut ponctuellement réduire un autre usage — laisser une prairie non tondue réduit l'espace de jeu. La gestion différenciée est précisément la réponse à cette tension : définir clairement quels services sont prioritaires sur quelle zone, plutôt qu'appliquer une gestion uniforme.

Tous les services ne sont pas équivalents selon le contexte.

La filtration de l'air est un service pertinent en centre-ville dense — moins en zone périurbaine. La régulation thermique prime dans les bâtiments exposés au sud — moins dans les rez-de-chaussée ombragés. L'identification des services prioritaires sur un site donné suppose un diagnostic préalable.

« Les services écosystémiques sont les bénéfices que les populations humaines tirent, directement ou indirectement, des fonctions des écosystèmes. »
— Millennium Ecosystem Assessment, 2005

Sources

Bratman, G.N. et al. (2019). Nature and mental health: An ecosystem service perspective. Science Advances, 5(7).

EEA — European Environment Agency (2021). Nature-based solutions for climate change adaptation in urban areas. Copenhagen : EEA.

FAO (2016). Pollinators, pollination and food production. Rome : FAO.

Kondo, M.C. et al. (2018). Urban green space and its impact on human health. International Journal of Environmental Research and Public Health, 15(3), 445.

MEA — Millennium Ecosystem Assessment (2005). Ecosystems and Human Well-being : Synthesis. Washington DC : Island Press.

Nowak, D.J., Crane, D.E. & Stevens, J.C. (2006). Air pollution removal by urban trees and shrubs in the United States. Urban Forestry & Urban Greening, 4(3–4), 115–123.

OFEV (2021). Sécheresse et pénurie d'eau en Suisse. https://www.bafu.admin.ch

OFEV (2022). Qualité de l'air en Suisse. https://www.bafu.admin.ch

OFEV (2023). Adaptation aux changements climatiques en Suisse. https://www.bafu.admin.ch

van Renterghem, T. & Botteldooren, D. (2016). View on outdoor vegetation reduces noise annoyance for urban dwellers. Landscape and Urban Planning, 148, 203–215.

WSL (2021). Espaces verts urbains et résilience climatique. Birmensdorf.

Cet article a été rédigé par Robin Rapin

Précédent

Suivant